Le plus beau des chants

Vous parler de ce livre est à la fois naturel et terriblement difficile pour moi. A l’instar de Une vie comme les autres, un livre qui m’avait marquée en début d’année et que je vous invite à découvrir si ce n’est déjà fait, Le chant d’Achille m’a transportée, fascinée. Je suis, le temps d’une lecture, tombée amoureuse de ses personnages. D’Achille, bien sur, de sa force et de sa fragilité sous-jacente, mais aussi de Patrocle, ce narrateur aimant, humble et courageux à sa manière.

De cette lecture a découlé une sorte de deuil que je n’avais que rarement ressenti auparavant.

La tristesse de les quitter, ces deux hommes si complémentaires et attachants, mais aussi celle de terminer un récit si enchanteur. De savoir qu’au delà de ce texte, je ne pourrais plus découvrir de récits contés par Madeline Miller, puisque seulement deux de ses ouvrages sont traduits en France. Si j’avais d’ailleurs adoré Circé lorsque je l’avais découvert, la sensation que m’a provoqué la lecture du livre Le chant d’Achille n’est en rien comparable. Et maintenant que deux semaines ont passé après la lecture de ce texte, que me reste-t-il, sinon la possibilité d’écrire à mon tour pour vous parler de ce bijou ?

Le chant d’Achille nous raconte, comme son nom l’indique, l’histoire de ce héros mythologique presque invincible, victorieux à Troie, légendaire prince à la force inégalable. Sa vie nous est contée par Patrocle, ancien prince élevé par le père d’Achille. Contrairement à ce dernier, Patrocle n’est par fort ou intrépide. C’est un jeune garçon timide, complexé, à qui la vie ne semble pas sourire.

Cela, jusqu’à son arrivé à Phtie, île grecque gouvernée par Pélée et lieu dans lequel se déroulera sa rencontre avec le fantastique Achille, fils du roi et demi-dieu.

Si leur amitié ne semble naturelle qu’aux yeux d’Achille, Patrocle parvient malgré tout à s’habituer à cette attention inattendue et prend peu à peu sa place aux côtés du jeune garçon.

Au fil des années, leur relation se renforce, leur complicité grandit. Le temps passé chez Chiron, à l’aube de leur adolescence, sera pour eux l’occasion de se découvrir sous un autre jour. Là où l’amitié dépassait les mots se révèle un amour tendre et évident, ponctué par un désir jusqu’ici inexplicable et aujourd’hui accepté avec peur, bien sur, mais aussi avec passion.

Dans ce livre, Madeline Miller embrasse l’hypothèse selon laquelle Achille et Patrocle n’étaient pas de simples amis, mais des amants liés par un sentiment pur, charnel. Si plusieurs auteurs le suggéraient dans leurs œuvres, tels Eschyle, Platon ou Eschine, Homère restait quant à lui discret, distant quant à cette relation. Certains diront qu’il s’agissait de pudeur, d’autres ne croiront pas à une telle relation. Pourtant, même dans l’Illiade, les sentiments évoqués par l’auteur peuvent en tout point être apparentés à de l’amour, et cela pourrait, à certains égards, expliquer les décisions des deux personnages vis à vis l’un de l’autre.

Ici, l’écrivaine nous plonge dans cette histoire que l’on ne pourrait qualifier de simple romance tant elle est profonde et sincère. Il s’agit là du destin de deux âmes sœurs, qu’elle choisit de mettre en lumière en adoptant un parti pris simple : ce que ces deux hommes ont vécu, leurs actes et leurs sentiments, ne sont régis que par ce sentiment intense qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.

De cette manière, l’autrice réinterprète la guerre de Troie à sa manière, donne un sens nouveau aux écrits antiques d’antan. Cela, avec une écriture poétique et enchanteresse, entraînant son lecteur dans un récit doux, empli de descriptions plus belles les unes que les autres.

Et puisque nous parlons de descriptions, j’aimerais évoquer la sensualité qui se dégage de ce roman. Un parfum érotique omniprésent, rarement explicite et pourtant si envoûtant. Lorsque Patrocle raconte le corps d’Achille, ce sont des mots sensibles et emplis de désir qui s’offrent à nous.

Et ce, tout particulièrement lorsque sont observés les pieds d’Achille, des parties de son corps ô combien importantes dans sa légende. Si le talon d’Achille évoque fréquemment une faiblesse, il est dans ce texte synonyme de force, de vigueur, de rapidité, et aussi de beauté.

«  D’où je suis, je sens son odeur. Les huiles qu’il utilise pour se masser les pieds, un mélange de grenade et de bois de santal, le sel de la sueur propre, les hyacinthes que nous avons foulées en arrivant, et dont le parfum imprègne désormais nos chevilles. Sous tout cela, il y a son odeur à lui, celle avec laquelle je m’endors, celle avec laquelle je me réveille. Je ne peux pas la décrire. Elle est sucrée mais pas uniquement. Forte, mais pas trop. Elle rappelle un peu l’amande, mais ce n’est pas encore exactement ça. Quelquefois, quand nous nous sommes battus, ma propre peau sent pareil.

Il pose une main par terre pour s’appuyer dessus. Les muscles de ses bras forment une légère courbe, qui apparaît et disparaît au gré de ses mouvements. Ses iris vert foncé sont rivés sur les miens. » p.87

Cette écriture, je l’ai adorée. Chaque passage m’a subjugué, à tel point que plus ma lecture avançait, plus il m’était difficile d’imaginer que le livre était sur le point de se terminer.

De plus, dans son texte, Madeline Miller adopte des partis pris qui m’ont résolument plu.

Si vous ne souhaitez pas vous faire spoiler, ne lisez pas ce qui va suivre. Pour les autres, les chanceux ayant déjà découvert ce somptueux roman, voici ce à quoi je fais référence en évoquant les partis pris adoptés par l’écrivaine :

Je pense notamment à la mort d’Achille, bien connue des amateurs de mythologie grecque : dans les textes antiques, le héros succombe à une flèche de Paris, dirigée par Apollon. Cette dernière l’atteint au talon qui, comme évoqué précédemment, représente le seul point faible du guerrier.

Pourtant, dans cette réécriture, Madeline Miller choisi de ne pas faire du talon d’Achille ce qui le fera courir à sa perte, et oriente la flèche de son ennemi vers son cœur. Il succombe alors, le sourire aux lèvres, délesté de ce lourd poids qu’était de vivre sans l’amour de sa vie, Patrocle.

Le choix du cœur plutôt que du pied prend ici tout son sens car Achille n’est pas, dans ce récit, invulnérable. Il pare les attaques et déjoue les pièges, mais ne peut supporter la perte de son être cher. Ainsi, sa plus grande faiblesse n’est plus seulement physique, mais métaphorique : Lorsque son amour se brise, une part de lui est emportée dans la mort. Son cœur n’est alors plus qu’une coquille vide, et sa tristesse (magnifiquement imagée), personnifiée par cet organe synonyme de vie, devient l’objet de sa perte.

Si l’autrice demeure fidèle aux textes antiques dans une grande partie du roman, ce sont ces partis pris qui ont achevé de conquérir mon cœur, déjà emporté par cet amour si intense.

Lorsque j’ai refermé ce livre, j’ai conclu que c’était devenu mon livre favori, aussi simplement que cela.

Je pourrais encore disserter sur ce bijou pendant des heures, mais je pense que ces lignes suffisent à exprimer l’engouement et les émotions que j’ai ressentis pour ce texte et ses personnages, et au vide qui m’habite depuis. L’idée d’avoir terminé me hante toujours, l’envie de le relire ne me quitte pas.

Peut-être plus tard, lorsque j’aurai de nouveau du mal à lire et que seule une merveille de ce genre pourra me tirer de cet état, comme il l’a déjà fait ?

En attendant, je n’ai plus peur des pannes de lecture et je vous le conseille mille fois, que vous soyez amateurs de mythologie ou non, à la recherche du roman de votre vie ou juste d’une lecture d’été. Quelque soit la raison, allez-y : il est parfait ♥

Noémie


Le chant d’Achille

Madeline Miller

2014 en grand format chez Rue Fromentin

Éditions Pocket en 2015, 8,20€

Touchées, au cœur de la thérapie et de l’amitié

Bonjour à toutes et à tous !

Aujourd’hui, après un peu plus d’un mois d’inaction (mon confinement n’est pas aussi productif que je le pensais…), je reviens pour vous parler de la nouvelle bande-dessinée de Quentin Zuitton, un artiste que j’affectionne beaucoup, « Touchées ». Je considère cette œuvre comme l’une de ses meilleures, si bien qu’elle se hisse dès à présent comme ma bande-dessinée préférée de l’auteur !

Parue en 2019 aux éditions Payot, « Touchées » nous raconte l’histoire de trois femmes : Lucie, Tamara et Nicole. Si au premier abord rien ne semble les lier, nous découvrons rapidement leur point commun lorsque les héroïnes s’inscrivent à un cours d’escrime thérapeutique destiné aux victimes de violences sexuelles. Ainsi, en s’inscrivant à ce cours, toutes trois espèrent évoluer, et parvenir à dépasser leurs traumatismes pour aller de l’avant.

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Une vie comme les autres, entre amitié et douleur

Il y a environ un mois, je lisais « Une vie comme les autres », recommandé par deux amies. C’était un de leurs coups de cœur, alors, quand je suis partie deux semaines en vacances, j’ai décidé d’entamer ce petit pavé de 1100 pages. Et quelle découverte ! Non seulement il a aussi été un coup de cœur pour moi, mais je pense qu’il s’est également placé comme l’un de mes livres préférés dès les premières pages.

Pour commencer, je vais un peu vous parler de l’histoire, puis des questionnements qui m’ont particulièrement plu. Cette lecture m’a pour ainsi dire retournée, donc j’espère pouvoir vous retranscrire au mieux ce qu’elle a pu me faire ressentir et à quelles réflexions elle m’a ouverte.

« Une vie comme les autres », c’est une épopée new-yorkaise sur quarante ans. Nous suivons quatre amis : JB, Malcolm, Willem et Jude. Ils se rencontrent à l’université, et c’est à partir de cette période que nous allons suivre leur récit. C’est une histoire d’amitié et d’amour, mais aussi un roman qui questionne la douleur, la peur, l’identité. Des notions complexes sur lesquelles l’autrice, Hanya Yanagihara, parvient habilement à poser des mots, des émotions. Ce roman bouleverse, autant qu’il happe. Il nous fait tanguer, nous tiraille entre envie de savoir et peur de découvrir, entre empathie, haine et amour. C’est un livre humain et monstrueux à la fois. Ambivalent à souhait, terriblement prenant.

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Le Consentement – Brève chronique

Pour être honnête, j’ai d’abord été sceptique vis à vis de ce livre. A sa sortie, j’ai eu peur qu’il ne s’agisse que d’une vendetta, d’un moyen de se venger pour l’autrice, et pas d’un roman dont je pourrais apprécier d’autres qualités. Aussi, j’avais décidé de ne pas le lire car, selon moi, il se suffirait à lui même et n’aurait pas forcément besoin d’être défendu. Finalement et devant de nombreux avis positifs, je me suis lancée, ne serait-ce que par curiosité.

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Les sept morts d’Evelyn Hardcastle, entre intelligence et mystère à l’anglaise

Emprunté il y a un peu plus de deux mois et enfin terminé, Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle a su me tenir en haleine jusqu’au bout, malgré les longues périodes durant lesquelles je ne l’ai pas lu. Premier et à l’heure actuelle unique roman de Stuart Turton, ce thriller fantastique sonne comme un hommage à Agatha Christie, Arthur Conan Doyle et sait ravir les amateurs d’ambiances à l’anglaise. Très prenante, l’intrigue parvient à vous immerger à Blackheath House au cœur de l’enquête d’Aiden Bishop, personnage principal de l’histoire et pourtant si peu présent.

Avant de vous en dire davantage, soyez prévenus : lire cette chronique pourrait vous en dire un peu trop sur le roman et sur son intrigue. Pas de quoi vous couper l’envie de lire, mais peut-être assez pour que vous ne soyez pas aussi surpris que vous auriez pu l’être. En effet, l’un des éléments les plus intéressants de l’histoire n’intervient qu’au bout d’un chapitre ou deux, et il est d’ailleurs à la base de toute l’intrigue. Aussi, je ne peux que l’aborder pour vous parler du livre, et je préfère donc vous prévenir. Si vous souhaitez découvrir ce thriller avec un œil totalement neuf, ne poursuivez pas votre lecture et hâtez-vous de vous procurer Les sept morts d’Evelyn Hardcastle. Vous ne le regretterez pas !

Pour les autres, bienvenue à Blackheath.

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La Maison, Emma Becker

Dans La maison, l’autrice nous parle de ses premiers pas dans le monde de la prostitution au sein de maisons closes berlinoises. La première tout d’abord, peu accueillante et dans laquelle l’ennui, la surveillance et la méfiance entre les filles rendent ce premier vécu plutôt creux. Puis la seconde, appelée la Maison : un cocon chaleureux et vivant qu’Emma Becker a profondément chérie. Ce bordel dans lequel elle a observé, appris et aimé les femmes qui, comme elle, y travaillaient. Mais La Maison n’est pas seulement un livre sur la prostitution (ni son apologie), c’est également une réflexion sur le désir et une histoire de sororité.

« Comment puis-je écrire des choses humaines, drôles ou attendries sur ce métier, dans une maison où l’on a dépouillé le sexe de tous ses affects pour le réduire à une friction purement mécanique ? Cet endroit est une partie de la vérité mais c’est loin d’être la plus intéressante. »
Page 192

            Vivre cette expérience et nous la raconter constitue une partie du projet de l’autrice, qu’elle enrichie de profondes réflexions quant à ce métier, au désir, au plaisir, aux femmes ainsi qu’aux hommes. Les yeux grands ouverts, Emma Becker observe ce monde et l’expérimente. Elle s’interroge et se livre, moins pour parler d’elle que pour retranscrire une réalité. Avec précision, tendresse et chaleur, elle capture l’atmosphère de cette maison dans laquelle règne un véritable respect pour le corps des femmes qui y travaillent, pour ce qu’elles ressentent. Qu’est-ce qu’être travailleuse du sexe ? Qu’est-ce travailler en maison close, faire le trottoir ou être prostituée indépendante ? Pourquoi ou encore, pour combien de temps ? Nous comprenons vite qu’il n’existe pas une seule réponse à ces questions.

            Livrant une cascade d’anecdotes aussi drôles que touchantes, on rencontre également dans ce livre une incroyable galerie de personnages, comme les clients. Ribambelle d’impolis, de collants, de flippants, de boulets. Jeunes, vieux, mariés ou non, il y a parmi eux ceux qui attendrissent ou qui tombent amoureux, ceux avec qui la conversation est agréable et instructive ou encore ceux qui te font jouir comme personne. Et bien d’autres. On comprend alors que les hommes qui vont aux putes ne sont pas tous des chiens, que ce n’est pas si simple. Parce qu’il y a aussi du respect, de la tendresse et que le sexe n’est pas toujours et seulement ce qui fait pousser la porte de la Maison. Plus difficile à envisager pour beaucoup, les prostituées ne sont pas toutes des victimes, le plaisir peut être au rendez-vous et comme Emma Becker nous le prouve, cela peut-être un choix autrement motivé que par le désespoir et la survie.

            C’est donc une autre image du « plus vieux métier du monde » qu’Emma Becker nous apporte, sans néanmoins en dissimuler les sombres recoins. Comme ces filles recrutées à l’est auxquelles ont promet des cascades d’argents qui, d’une, ne coule pas non plus à flot, et qui de deux, se retrouvent dans une profonde solitude. Ces questions existentielles liées à l’âge et à l’avenir font également parler du lot. Il y a aussi la satisfaction de se poser tranquillement devant la télé en pyjama, avortée par la présence de ton copain qui lui, te désir et veut que tu sois le fruit de ses fantasmes. Parce que, si l’autrice nous le raconte très bien, une prostituée sait très bien faire la différence entre le sexe avec un client et le sexe avec celui qu’elle aime, il arrive néanmoins qu’elle ait parfois envie d’être tranquille en rentrant du boulot. Et ce n’est pas sans culpabilité qu’on se refuse à son mec alors qu’on en a satisfait d’autres toute la journée.

Mais au fond, ne touche-t-on pas à des questions inhérentes au fait même de travailler ? Je pense aux ouvriers et ouvrières, aux mecs et quelques filles du BTP, aux infirmières et à tant d’autres métiers qu’on fait, qu’on aime ou qu’on déteste, mais qui toujours, et certains plus que d’autres, nous éreintent d’une manière ou d’une autre et qui ont un impacte dans notre vie privée. Ne nous leurrons pas…

            La Maison est évidemment un livre sur les femmes. Avec curiosité et émerveillement, Emma Becker tente de capter le mystère de leur « consistance », de les comprendre. C’est une ode, un hommage qu’elle leur rend en dévoilant leurs forces et faiblesses, leur beauté qui va bien au-delà de la plastique. L’éclat de ces femmes qu’elle décrit invite à l’humilité, au profond respect. L’autrice réussit à aller plus loin que simplement nous narrer son expérience et en analyser les replis : elle peint de fabuleux tableaux, fait défiler sous nos yeux le film de ce quotidien qui a marqué ma rétine et qui est d’une absolue beauté. Et quelle langue ! Créative, inventive, cadencée, claire. Car quand elle parle de chair, de désir et de plaisir, on ressent la puissance du corps de manière si intense que j’en suis bien souvent restée soufflée. Son écriture est pour moi la deuxième force de texte et termine de me faire complètement aimer ce livre.

La maison percute. Vous réchauffe le ventre. Ce livre vous donne envie d’aimer et d’embrasser l’humanité.

Merci.

Justine

La Maison
Emma Becker
Flammarion
2019
384 pages
21€

Je suis au pays avec ma mère

« Je suis au pays avec ma mère » aborde la question des demandeurs d’asile et de leurs conditions de vie, à travers l’histoire particulière de Cédric. Comment vit-on l’attente? Comment se reconstruire quand on risque de nous renvoyer dans le pays qu’on a fuit pour survivre? Comment faire le deuil de ses proches, seul et insécurisé?

C’est à travers les mots d’Irène de Santa Ana, les rêves du jeune Cédric et les magnifiques dessins à l’encre d’Isabelle Pralong que nous découvrons la détresse et les aspirations du jeune adolescent.

Cédric a fuit son pays après que son père et sa sœur soient tués, et lui emprisonné pendant un an. Il apprend la mort de sa mère alors qu’il est en Suisse. Sa demande d’asile refusée, il peut-être renvoyé à tout moment. Seul, sans beaucoup d’espoir et sans famille, sa seule soupape semble être ses rendez-vous avec la psychologue Irène de Santa Ana. Pendant ces temps qui lui appartiennent, Cédric raconte ses rêves, ses souvenirs, son histoire familiale. Il y exprime sa solitude et son refus de se soumettre à la décision prise par les autorités Suisses. Dans cet espace, durant ce temps, Cédric n’est plus un dossier parmi tant d’autres, il n’est plus seulement un exilé, un demandeur d’asile. Il est aussi un jeune homme en construction qui doit faire fasse à des souvenirs traumatisants. Un adolescent orphelin, porteur d’une histoire qui lui ai propre et qui rêve d’apprendre à conduire, de travailler et de construire une famille.

En se centrant sur l’histoire de Cédric, les deux autrices nous rappelle que cette marée humaine qui échouent sur les plages européennes et attendent d’être secourues en pleine mer sont composés d’hommes, de femmes, d’adolescents et d’enfants: des individus en somme. Des pères, des mères, tous et toutes l’enfant de quelqu’un, un parent, un frère, une sœur. Des personnes dotées d’une histoire et d’une personnalité qui leur est propre et qui, si elles ont survécu au voyage, sont destinés à errer dans les limbes que sont les centres pour les réfugier. Les frontières avant tout…

C’est indéniable, certains ont la malchance de naître au mauvais endroit…

Je vous invite chaleureusement à partir à la rencontre de Cédric et à voyager dans les dessins d’Isabelle Pralong.

Justine

Je suis au pays avec ma mère
Isabelle Pralong, Irène de Santa Ana
Editions Atrabile
2019
80 pages
18€

Le retour des crocodiles !

Peut-être en avez-vous déjà entendu parler, de ce projet mené par Juliette Boutant et Thomas Mathieu appelé « Projet Crocodiles ». En effet, le Projet a vu le jour il y a maintenant plusieurs années de la main de Thomas Mathieu, un auteur dont le souhait était alors d’illustrer en bande-dessinée des témoignages de femmes harcelées dans la rue. Dans ces récits, les hommes, ici prédateurs et harceleurs, sont représentés sous les traits de ces dangereux crocodiles. Ainsi naît le Projet Crocodiles, engagé, féministe, critique, bien avant que le mouvement #Metoo ne voit le jour. Aussi lorsque Thomas Mathieu publie son premier recueil de témoignages illustrés, Juliette Boutant, autrice BD et blogueuse le rejoint, enrichissant le projet d’une nouvelle patte graphique mais aussi de nouvelles idées : celle, par exemple, d’étendre les témoignages au-delà du harcèlement de rue. Parler du harcèlement médical, professionnel, etc. Ainsi naît de ces deux artistes Les Crocodiles sont toujours là, édité par Casterman en 2019.

Connaissant d’ores et déjà le Projet Crocodiles, je pensais savoir à quoi m’attendre en débutant ma lecture. Pourtant, je fus agréablement surprise de découvrir un plus large panel de témoignages. En effet, je pensais retrouver les récits de harcèlement de rue que j’avais autrefois pu découvrir sur le blog de l’auteur. Et si ils n’ont bien sûr pas disparus, j’ai été très intéressée par les différents récits traitant tour à tour des violences gynécologiques, de l’accueil réservé par les autorités aux personnes ayant été sexuellement agressées, sans oublier les histoires traitant de harcèlement au travail. Des sujets abordant alors le sexisme ordinaire, celui que l’on subit au quotidien parfois sans même s’en rendre compte, à travers lequel, je pense, de nombreuses femmes peuvent se reconnaître. Cela a du moins été mon cas.

Une pluralité dans les récits qui enrichit le sujet initialement traité et dresse le portrait d’une société foncièrement sexiste, bien au-delà des cas majoritairement relatés par les médias. Un parti pris délicat mais essentiel, permettant à chaque lectrice (et peut-être lecteur) de s’identifier, et transposer ces récits à ceux entendus ou vécus. Ainsi, Juliette Boutant et Thomas Mathieu adopte une posture critique et dénonciatrice, qui n’a pas été pour me déplaire puisqu’elle aborde avec beaucoup de justesse la facilité avec laquelle les harceleurs (on ne parle pas ici de harceleuses mais les auteurs et autrices, sur la page de leur projet, n’en nient évidemment pas l’existence) parviennent à échapper à la justice et aux punitions qui devraient être les leurs.

Par ailleurs, le recueil met en exergue un autre point, tout aussi important : celui des conséquences. En effet, parmi tous ces témoignages, nombreux sont ceux relatant des dommages physiques mais aussi psychologiques engendrés par ces différentes formes de harcèlement. Néanmoins, les femmes ne sont pas ici victimisées à outrance, ce qui aurait pu desservir le propos selon moi, mais bel et bien présentées comme des personnes malmenées par ce sexisme quotidien, bien obligées de s’en sortir et d’avancer malgré tout. Ainsi les récits se parent de beaucoup de sensibilité, mais aussi de force : celle de vouloir que les choses évoluent, que les mentalités changent. Et si la violence de certains témoignages peut choquer, elle n’en est pas moins réelle et permet d’éveiller la conscience des lecteurs et lectrices.

De plus, cette lecture s’impose à nous comme un coup de fouet : lorsque certains récits suggèrent de ne pas rester passif et de se serrer les coudes, notamment si l’on est témoin d’une agression, d’autres nous mettent en colère, et nous amènent à requestionner nos acquis, ainsi que nos expériences : Ai-je été ce témoin qui n’agit pas ? Ai-je déjà laissé passer une remarque humiliante ? Ai-je participé de près ou de loin au harcèlement d’une personne ?

Tant de questions que cette bande-dessinée éveille en nous, importantes, essentielles même. La lecture trouble, révolte, et tant mieux. Car elle interroge, offre un caractère introspectif et intéressant, relate d’une vérité que l’on cherche encore à discréditer ou à cacher.

Le seul point m’ayant quelque peu dérangée, et bien malgré le fait qu’il s’agisse d’un parti pris assumé depuis longtemps, c’est que tous les hommes soient dépeints sous forme de crocodiles. En effet, je trouve cette généralité trop pessimiste à mon goût, bien que la position de Juliette Boutant et Thomas Mathieu soit claire à ce sujet : si tous les hommes sont ainsi représentés, c’est car au fond de chacun d’entre eux dort un potentiel prédateur. Et même si c’est peut-être vrai, j’ai toutefois été troublée d’avoir l’impression, durant ma lecture, de ne pouvoir faire confiance à aucun homme. Néanmoins, cet avis reste très subjectif, et ne concerne que ma propre interprétation !

Et d’ailleurs, bien malgré ce petit défaut que j’ai pu lui trouver, cette bande-dessinée s’avère dotée d’une grande qualité qui m’a vite conquise : celle qu’à travers tous ces témoignages, elle semble nous chuchoter d’être solidaires, de transformer le monde ensemble et surtout de s’entourer de personnes de confiance. Par exemple, lorsque les récits concernant les violences obstétricales sont abordés, Juliette Boutant et Thomas Mathieu évoquent un site internet recensant les différentes adresses médicales sûres et respectueuses. Un point que j’ai grandement apprécié, pour moi synonyme de la bienveillance des artistes à l’égard des femmes et de leur combat pour plus de respect, de soutien.

De fait, Les Crocodiles sont toujours là s’impose comme une BD humaine et difficile, mais aussi, surtout, essentielle et à mettre entre les mains de n’importe qui !

Noémie

Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura

Borgo Vecchio, un titre qui m’a grandement touchée de par sa beauté et son histoire : lorsque j’ai débuté ma lecture, je ne m’attendais pas à être aussi bouleversée par le destin de ce quartier, par ses personnages et cette écriture… Des mots toujours bien choisis, porteurs d’images aussi fortes que belles, presque oniriques par moment. La plume immerge, emporte le lecteur au cœur de cette vie de quartier animée par la tristesse, la pauvreté, la violence mais aussi, parfois, la légèreté, l’amour et l’amitié. Ses protagonistes y sont attachants et emplis d’humanité, émouvants, rendant cette lecture rythmée et prenante ! Et même si l’histoire s’avère parfois très dure, elle regorge aussi d’espoir.

En résumé, j’ai adoré ce texte de Giosué Calaciura, dont je ne connaissais jusqu’ici pas le travail. La lecture se fait rapidement et marque les esprits, tant elle s’avère à la fois douce, amère et surtout sensible. Un très beau roman italien !

Merci à Netgalley et aux éditions Notabilia de m’avoir fait découvrir ce joli texte de la rentrée littéraire, que j’ai grandement apprécié lire.

Noémie

Une joie féroce – Sorj Chalandon

C’est avec « Une joie féroce » que je découvre la belle plume de Sorj Chalandon. Une très belle découverte avec ce roman au thème difficile mais manié avec finesse.
En effet, j’ai particulièrement apprécié la justesse avec laquelle l’auteur parvient à nous immerger dans le quotidien de Jeanne, libraire, une femme au destin d’abord chamboulé par le décès de son fils puis par l’annonce de son propre cancer. Un récit résolument fort, dont l’histoire se pare d’un caractère « girl power » lorsque Jeanne fait la connaissance de ce trio de femmes aux passés aussi atypiques que leurs présents.
Si cette première partie a amené son lot d’émotions et de réflexions, que j’ai d’ailleurs grandement aimées, la seconde m’a toutefois laissée plus dubitative : lorsque l’action pointe le bout de son nez, quelques incohérences également. Des réactions parfois inattendues, des obstacles qui se surmontent presque trop facilement. Et si cela sert bien évidemment le rebondissement final, j’ai tout de même été moins touchée par cette deuxième partie.
Malgré ces derniers points, j’ai tout de même beaucoup apprécié ma lecture, portée par un style simple, efficace et très sensible. De plus, et j’insiste sur ce point, il ne s’agit pas d’un thème aisé à maitriser et Sorj Chalandon y parvient à merveille. Ce qui, tout considéré, rend son livre à la fois intéressant et très touchant.

Merci à NetGalley et aux éditions Grasset pour m’avoir fait découvrir ce titre !